LES DEMI-VIERGES

Tandis que Maud s’asseyait devant le bureau du petit salon et écrivait vivement un télégramme bleu, sa mère, Mme de Rouvre, étendue tout près d’elle sur une chaise longue, dans une posture ankylosée de rhumatisante, reprit son roman anglais et se mit à lire.

Le bureau — trop bas pour la longue taille de Maud — était un de ces meubles en acajou foncé, bizarres et commodes, que Londres fabrique et que Paris commence à adopter. De même, l’ameublement du petit salon et de l’autre, beaucoup plus vaste, qu’on apercevait par l’ouverture d’une grande baie, sans rideaux, portait l’empreinte de ce goût d’outre-Manche, amusant et un peu faux, où se réfugie l’élégance moderne, blasée, pour les avoir trop vus, sur les purs et délicieux styles français du siècle dernier. C’étaient des chaises en bâtons courbés, laquées de blanc ou de vert pâle, des fauteuils larges à l’excès, en acajou marqueté de bois des îles, pourvus, au lieu des moelleux oreillers de plume et de soie, de simples coussins plats en maroquin. Les tentures, les portières laissaient tomber des frises leurs plis droits de corah monochrome, de crêpe léger à grandes fleurs orangées, mauves ou glauques. Un feutre ras, d’un ton mousse tirant sur le jaune, étendait par terre une sorte de pelouse unie, — le gazon fraîchement tondu d’un parc britannique.

Et l’appartement, comme sa décoration, témoignait d’un goût résolu de modernité, informé des commodes d’hier, décidé à les utiliser. C’était le second étage d’une de ces colossales maisons dont un architecte parisien a doté récemment plusieurs avenues voisines de l’Arc de Triomphe. Celui-ci donnait avenue Kléber, tout près de la place de l’Étoile: quinze fenêtres de façade, la superficie d’un vaste hôtel, en plain-pied. Chacune des trois habitantes (Mme de Rouvre divorcée, puis veuve, vivait avec ses deux filles, Maud et Jacqueline) y avait son chez-soi indépendant, ouvrant sur la longue galerie parallèle à la façade. Les jours de bal, un immense hall mobile, occupant toute la cour intérieure de la maison, se montait à l’aide d’ascenseurs au niveau de chaque étage et en doublait l’étendue.

Maud de Rouvre ne déparait point ce cadre, dont elle avait voulu et combiné la moderne élégance. Malgré des hanches rondes et un buste épanoui, elle paraissait mince par la longueur flexible de sa taille, la grâce tombante des épaules, la petitesse de la tête pâle, couronnée de cheveux bruns, mais d’un brun rare, point nommable, comme un tissu d’or qu’on aurait bruni et qui laisserait transparaître, sous la patine, le roux lumineux du métal. Ces lourds cheveux bruns, relevés à la japonaise, découvraient un front étroit, souligné par les sourcils nets comme un trait de pinceau, par les yeux médiocrement grands, mais d’un éclat bleu incomparable; et le nez encore était charmant, mince d’en haut, élargi aux narines, avec ce léger relèvement de la pointe qui donne au visage un air de mutinerie hautaine, et décide, au Conservatoire, la vocation des grandes coquettes. Seule, la bouche rompait un peu l’harmonie des traits: petite, meublée de dents merveilleuses, mais plutôt arrondie que fendue, avec des lèvres où un médecin curieux de stigmates dégénérescents eût noté les plis verticaux, à peine perceptibles. Et il eût sans doute rapproché cet indice de la forme des mignonnes oreilles qui, par en bas, s’attachaient à la tête presque sans lobe.

Mais qui sait ? Peut-être ces légères inharmonies, rompant la monotonie de la beauté féminine convenue, sont-elles l’attirance suggestive, l’appât de mystère par quoi de telles femmes deviennent les plus dangereusement aimées. Celle-ci, penchée sur le _blotter_ de maroquin, couvrant d’une longue écriture rapide le carré de papier, fixait invinciblement le regard, qui eût glissé peut-être, avec indifférence, sur des formes et des traits plus classiques. Sa simple robe de crêpe gris, à ceinture de faille, sans un volant, sans un bijou; ses mains longues, nues de bagues; la fraîcheur de camélia de sa peau, et on ne savait quoi d’indécis dans le dessin des bras et l’attache du cou, la montraient jeune fille encore, — non plus fillette, mais la vingtième année à peine franchie… Et les hanches larges, et le corsage mûr, et les yeux aux prunelles fixes qu’elle levait maintenant du papier, mordillant les barbes de sa plume, le front barré d’une ride par la recherche d’un mot rebelle, — encore on ne savait quoi de définitif, d’achevé, d’un peu désabusé même dans l’attitude, dans le regard, eussent fait hésiter et demander: „Est-elle femme ?“ De vrai, suivant les jours, suivant ses toilettes, elle s’entendait appeler „Mademoiselle“ ou „Madame“ dans les magasins où, depuis longtemps, son coupé la menait presque toujours seule, Mme de Rouvre aggravant de rhumatismes chroniques son indolence naturelle de créole.

Rien ne ressemblait moins à Maud que cette pauvre mère valétudinaire, en ce moment étendue sur la chaise longue, (…)

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